EXECUTIVE SUMMARY
Et si la Révolution numérique était à la fois l’héritière et le fossoyeur de la Révolution industrielle ?
À travers Schumpeter, Mokyr, McKinsey, Yann LeCun ou Jonathan Haidt, cet article explore une question décisive : la technologie nous conduit-elle vers un « siècle d’abondance » (le livre de Mckinsey) ou vers une société plus fragmentée, plus anxieuse et moins démocratique ?
Des machines à vapeur aux intelligences artificielles génératives, je retrace deux siècles et demi d’innovations pour montrer que le progrès technique n’est jamais autonome : il dépend des croyances, des institutions et de la cohésion sociale qui l’entourent.
Alors que l’IA promet une explosion de productivité sans précédent, les démocraties reculent, les réseaux sociaux fragilisent le psychisme des adolescents, les classes moyennes doutent de l’avenir et les plateformes concentrent un pouvoir inédit.
Entre optimisme technologique et lucidité historique, cet article propose une réflexion sur le véritable enjeu du XXIe siècle : non pas savoir si la technologie peut sauver le monde, mais si nos sociétés sont encore capables de créer les conditions culturelles, politiques et morales permettant à ses promesses de bénéficier au plus grand nombre. Rien n’est moins sûr.
Deux révolutions sous le même ciel ?
L’histoire longue de l’innovation connaît peu de ruptures aussi décisives que les deux vagues qui encadrent la modernité : la Révolution industrielle du XVIIIe et XIXe siècle, et la Révolution numérique qui s’étend, en grappes successives, de l’ordinateur central des années 1960 à l’intelligence artificielle générative d’aujourd’hui. Confronter ces deux phénomènes n’est pas un exercice de nostalgie ; c’est une nécessité analytique pour quiconque veut comprendre ce qui conditionne, ou menace, la promesse technologique du XXIe siècle.
Joel Mokyr, dans The Enlightened Economy, a montré que la Révolution industrielle anglaise n’a pas surgi du simple génie mécanique de quelques ingénieurs autodidactes. Elle a été le produit d’un terreau culturel spécifique : la philosophie des Lumières, la confiance dans l’utilité du savoir, la culture du débat scientifique ouvert, les coffee houses de Londres où philosophes, marchands et inventeurs se croisaient. Sans cet « environnement de croyance », les machines à vapeur de Watt seraient peut-être restées des curiosités de foire.
Schumpeter, de son côté, avait conceptualisé la dynamique même de cette fertilisation : les grappes d’innovation (clusters), vagues successives de destruction créatrice où une technologie générale entraîne dans son sillage des myriades de secteurs, de produits, de modèles d’affaires.
La question posée ici est donc double. La Révolution digitale partage-t-elle les mêmes ressorts structurels : grappes schumpétériennes, terreau culturel au sens de Mokyr, destruction créatrice mesurable en points de PIB, que sa grande aînée industrielle ? Et, si les analogies sont réelles, quelles différences fondamentales devons-nous nous garder de confondre deux époques qui, comparaison n’est pas raison, ne jouent pas selon les mêmes règles ?
Après six interrogations initiales j’opérerai une évaluation critique du scénario millénariste et rêvé de Mckinsey dans A Century of plenty : un monde dont le PIB serait multiplié par 8,5 d’ici 2100 subvenant aux besoins de toute la planète. La technologie jouant bien sûr un rôle majeur !
Les grappes d’innovation, de Schumpeter à la Silicon Valley
La grappe industrielle : charbon, acier, vapeur
Schumpeter distinguait les innovations de base (general purpose technologies, GPT) des essaims d’innovations dérivées qu’elles déclenchent. La machine à vapeur est l’archétype : à elle seule, elle a engendré les chemins de fer, l’industrie textile mécanisée, la sidérurgie de masse, la navigation à vapeur, et, par rétroaction, l’extraction minière industrielle. Chaque maillon de cette chaîne a créé de nouveaux marchés, de nouveaux métiers, de nouvelles inégalités, et, à terme, une hausse mesurable du niveau de vie.
Les historiens de la croissance estiment que le PIB par habitant du Royaume-Uni a été multiplié par environ 2,5 entre 1760 et 1860, une performance sans précédent dans l’histoire humaine jusqu’alors, mais qui, vue de l’intérieur, a mis des décennies à se matérialiser en bien-être populaire. Le « paradoxe d’Engel » (coexistence de progrès technique et de misère ouvrière pendant une génération entière) est une leçon que la sociologie de l’innovation ne doit jamais oublier.
Mokyr insiste sur la spécificité anglaise : la culture de l’utilité, héritée du baconianism et de la Royal Society, combinée à une relative tolérance institutionnelle à l’égard des Dissenters (protestants non-conformistes) qui formaient une part disproportionnée des entrepreneurs innovants. Sans cette Industrial Enlightenment, point de Révolution industrielle. La machine est fille des croyances et des idées émergentes de l’époque.
En clair : Faith and Sociology first, Technology second ! C’est contre intuitif mais c’est la réalité.
La grappe digitale : du mainframe au LLM
La Révolution numérique se déroule en vagues successives depuis les années 1960. Chaque strate constitue une grappe schumpétérienne à part entière, tout en conditionnant la suivante :
- Le mainframe (IBM 360, 1964) informatise la gestion d’entreprise et crée les premières industries du logiciel. Le PC (Apple II, IBM PC, 1977-1981) démocratise l’outil et engendre la bureautique, la PAO, les premiers réseaux locaux.
- Internet (WWW, 1991 ; Netscape, 1995) ouvre la communication mondiale, puis l’e-commerce (Amazon, 1995 ; Fnac.com, 1999), lequel recompose la distribution mondiale.
- Le Cloud/AWS (2006) transforme l’infrastructure en service, permettant à n’importe quelle startup de rivaliser en agilité avec un groupe côté.
- Les réseaux sociaux (Facebook, 2004 ; Twitter, 2006 ; Instagram, 2010) créent une nouvelle économie de l’attention et des données personnelles.
- Le Big Data (Hadoop, 2006 ; Spark, 2009) rend exploitable la masse d’information ainsi générée. Les échanges mondiaux de données dépassent les échanges financiers et commerciaux en croissance[1].
- Le Deep Learning (AlexNet, 2012 ; GPT-3, 2020 ; GPT-4, 2023) donne naissance à l’IA générative.
- L’ordinateur quantique, enfin, pointe à l’horizon comme la prochaine GPT.
Voilà ce que j’ai vécu depuis 30 ans d’une vie passée dans la tech’.
Chaque vague a produit une destruction créatrice documentée : librairies physiques, agences de voyage, presse papier, télécommunications traditionnelles, photographie argentique… des secteurs entiers ont basculé en quelques années.
Chaque activité humaine a trouvé sa plateforme : Consommer – Amazon, Voyager – Booking, trouver des amis – Facebook, montrer sa vie (sa pomme et sa réussite !) – Insta’, consommer du porno – Youporn, faire des rencontres – Meetic, se déplacer – Uber, se soigner – Doctolib, voir des films – Netflix… ll ne s’agissait que d’activité humaines de base dont le modèle anthropologique a muté en interaction avec la technologie et ses innovations successives : plateformes bifaces, cloud, big data, IA, LLM… par boucles de rétroaction successives et mise à l’échelle mondiale.
En contrepartie, les gains de productivité se sont matérialisés, non sans retard. Robert Solow formulait en 1987 son fameux paradoxe : « On voit l’ordinateur partout, sauf dans les statistiques de productivité. » Il faudra attendre les années 1995-2005 pour que les gains se manifestent réellement dans les données macroéconomiques américaines.
Mesurer et comparer la création de richesse
Sur la longue durée, la Révolution industrielle a multiplié le PIB par habitant mondial d’un facteur d’environ 10 entre 1800 et 2000, selon les estimations sur l’économie longue d’Angus Maddison. La révolution numérique, encore en cours, est plus difficile à mesurer car elle comprime les prix (le coût d’un appel transcontinental a baissé de 99,9% en trente ans) et génère des surplus consommateurs non captés par le PIB conventionnel.
Des économistes comme Erik Brynjolfsson (MIT) estiment que si l’on corrigeait le PIB pour intégrer la valeur de la gratuité numérique (recherche, navigation, messagerie, streaming), la croissance réelle du niveau de vie des pays développés serait significativement plus élevée que celle mesurée par les comptabilités nationales. À l’inverse, Robert Gordon (Northwestern) souligne que les innovations post-1970 ont eu un impact par tête inférieur aux innovations de la période 1870-1970 (électricité, moteur à combustion, eau courante, antibiotiques). Le débat reste ouvert.
Comparaisons et différences fondamentales
Mais « comparaison n’est pas raison » : la Révolution industrielle a opéré dans un monde de rareté physique, où chaque gain de productivité se traduisait directement en libération de contraintes matérielles. La Révolution numérique opère dans un monde d’abondance informationnelle où le principal goulot d’étranglement est cognitif et institutionnel.
Trois différences méritent d’être soulignées. D’abord, la nature du capital : la Révolution industrielle a capitalisé la force physique (machines, acier, rails) ; la Révolution numérique capitalise l’intelligence et l’attention (algorithmes, données, interfaces). La première est rivale (Une ressource est rivale lorsque son utilisation par une personne réduit la disponibilité pour les autres) et épuisable ; la seconde est non-rivale et cumulative. Ensuite, la vitesse de diffusion : la machine à vapeur a mis quarante ans à se diffuser de l’Angleterre au continent. Un modèle de langage déployé via le cloud atteint cent millions d’utilisateurs en deux mois. Enfin, les externalités négatives : la Révolution industrielle polluait l’air et les rivières ; la Révolution numérique pollue l’espace informationnel, le lien social et la santé psychique.
L’environnement culturel, terreau ou terrain miné ?
Le rôle de la croyance dans l’accélération technologique
Mokyr a raison sur un point essentiel : les technologies ne se déploient jamais dans un vide culturel. L’électricité aurait pu rester une curiosité de laboratoire sans les institutions qui financèrent Edison, sans le droit des brevets qui incita à inventer, sans la croyance populaire dans le progrès comme horizon moral. De même, Internet aurait pu rester un réseau militaire sans la culture californienne de partage du code, sans les libertariens du Whole Earth Catalog qui voyaient dans la connexion mondiale un outil d’émancipation.
La question cruciale est donc : l’environnement culturel contemporain est-il porteur ou délétère pour la Révolution digitale en cours ?
la fin de la démocratie qui portait l’innovation technologique (et la prospérité de la classe moyenne) ?
Le diagnostic est préoccupant sur plusieurs fronts. L’affaiblissement des démocraties libérales est documenté par les indices de Freedom House et V-Dem : recul de la liberté de presse, érosion de l’État de droit, montée des partis qui instrumentalisent la peur plutôt que de canaliser l’espérance. Alors que Fukuyama (Contre Huttington) dans La fin de l’histoire et le dernier homme (1992) voyait le triomphe de la démocratie libérale… et des états démocratiques, donnant un formidable élan à la pensée libérale…
L’un des phénomènes géopolitiques les plus surprenants du début du XXIe siècle est le recul de la démocratie à l’échelle mondiale. Au lendemain de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement de l’Union soviétique, nombre d’intellectuels et de responsables politiques pensaient assister à la victoire définitive du modèle démocratique libéral. Les années 1990 furent marquées par une expansion sans précédent des régimes démocratiques, nourrissant l’idée d’un mouvement irréversible de l’histoire.
Pourtant, cette dynamique s’est progressivement inversée. En 2024-2025, les autocraties (90 à 95 pays) sont redevenues plus nombreuses que les démocraties (87 à 88 pays). Depuis une quinzaine d’années, les démocraties reculent tandis que les régimes autoritaires gagnent du terrain ou se consolident.
Cette évolution s’explique par la montée des populismes, la fragilisation des classes moyennes, les effets déstabilisateurs de la mondialisation, l’essor des technologies de surveillance numérique et l’affirmation de modèles autoritaires performants, notamment en Chine et en Russie. Ce retournement historique rappelle que la démocratie n’est pas un état naturel ou définitif des sociétés humaines, mais une construction fragile qui peut régresser lorsque les conditions économiques, sociales et culturelles qui la soutiennent s’affaiblissent.
Or la démocratie libérale est, historiquement, le régime le plus favorable à l’innovation : elle protège la propriété intellectuelle, tolère la dissidence créatrice, distribue les rentes assez largement pour entretenir une demande solvable.
L’appauvrissement relatif des classes moyennes dans les pays développés (le phénomène des « éléphants de Branko Milanovic ») sape la base sociale de la consommation technologique et nourrit les populismes qui, en retour, menacent les institutions garantes de l’innovation.
La déglobalisation naissante, tirée par les tensions géopolitiques sino-américaines, le choc pandémique et la montée des nationalismes économiques… fragmente les chaînes de valeur du numérique (semi-conducteurs, cloud, standards) et crée des risques systémiques que la génération précédente de dirigeants n’avait pas anticipés.
La pensée transhumaniste, dans ses versions les plus délirantes (immortalité numérique, intelligence artificielle générale comme divinité laïque), occupe un espace médiatique et politique disproportionné, créant soit une fascination naïve, soit une réaction de rejet viscéral, deux attitudes également stériles pour une gouvernance sérieuse de la technologie.
Le vide de pensée, le manque de grands récits alternatifs capables de mobiliser collectivement, laisse le terrain libre à deux pathologies symétriques : le techno-optimisme béat des ingénieurs de la Silicon Valley, et le techno-pessimisme catastrophiste qui transforme chaque innovation en menace existentielle.
La digitalisation, meilleur ennemi d’elle-même ?
Bulles affinitaires et érosion du lien social
Les réseaux sociaux ont réalisé la promesse de connecter les individus à l’échelle mondiale. Mais la logique des algorithmes de recommandation qui consiste à maximiser le temps d’écran par l’activation émotionnelle a produit un effet pervers : la fragmentation de l’espace public en bulles affinitaires hermétiques. Quand chaque citoyen est enfermé dans une chambre d’écho numérique où ne parviennent que les informations confirmant ses croyances préexistantes, la délibération démocratique qui suppose au minimum un espace partagé de réalité factuelle devient structurellement impossible.
Eli Pariser avait anticipé ce « filtre-bulle » dès 2011 ; les publications de Frances Haugen (2021) ont révélé que Facebook connaissait les effets délétères de ses algorithmes sur la polarisation politique et avait choisi de ne rien changer pour des raisons de rentabilité. La révolution digitale creuse ainsi activement le terreau culturel qui lui permettrait de prospérer.
La destruction psychique des adolescents
Qui n’a pas visité un services de psy pour adolescents à l’hôpital Ambroise Paré de Boulogne Billancourt par exemple ne connait pas l’impact des réseaux sociaux sur la formation du psychisme des adolescents : anorexie mentale, dysphorie de genre, troubles anxieux multiples… suicides. Les algorithmes joints à l’isolement du Covid ont fabriqué une nouvelle Lost generation. On est dans Virgin Suicide. Et quand c’est voter enfant, vous vous demandez si vous n’avez pas un peu raté quelque chose.
Car les plateformes numériques constituent désormais le principal milieu de socialisation de nombreux adolescents. Or ces plateformes ne sont pas de simples outils de communication. Elles sont gouvernées par des algorithmes dont l’objectif est de capter et de retenir l’attention le plus longtemps possible. Chaque émotion forte, peur, colère, angoisse, fascination, sentiment d’exclusion, transformée en adrénaline en ocytocine ou en sérotonine devient une opportunité d’engagement supplémentaire.
L’adolescent se construit alors dans un univers où la comparaison sociale, la récompense et la déception sont permanents. Les corps idéalisés défilent sans interruption. Les critères de beauté deviennent mondiaux et inatteignables. Les récits identitaires les plus radicaux circulent plus vite que les expériences ordinaires. Les fragilités psychiques sont amplifiées par des communautés en ligne qui les normalisent ou les renforcent parfois jusqu’à la destruction en meutes de leurs victimes. Ce qui aurait autrefois relevé d’un malaise transitoire peut désormais être consolidé quotidiennement par des milliers d’interactions numériques et parfois des suicides.
Jonathan Haidt, dans The Anxious Generation (2024), a documenté avec rigueur la corrélation entre la diffusion massive des smartphones à écran tactile (2012-2015) et l’explosion des troubles anxieux, dépressifs, et des tentatives de suicide chez les adolescents et particulièrement les filles. La période de formation de l’image de soi correspond exactement à la période où les algorithmes de TikTok et Instagram soumettent les cerveaux en développement à un flux ininterrompu de comparaisons sociales et de validation externe.
Ce n’est pas une question marginale de bien-être individuel. C’est une question de capital humain à long terme : une génération psychiquement fragilisée dans ses années de formation sera-t-elle en mesure de porter les innovations nécessaires au siècle à venir ?
A quoi servent les réseaux sociaux s’ils transfèrent le capital social des ados dans des serveurs et que ceux-ci dépérissent et mettent de longues années à se reconstruire?… ou pas.
Manipulation politique de masse et nouvelles criminalités
Les usines à trolls, documentées en Russie (Internet Research Agency), en Chine (l’armée de commentateurs des « 50 cents »), mais aussi dans des contextes démocratiques… constituent une nouvelle forme de guerre cognitive qui exploite précisément les failles des plateformes numériques. La combinaison de deepfakes, de micro-ciblage publicitaire politique et d’amplification algorithmique crée un environnement où la vérité factuelle est structurellement désavantagée face au mensonge émotionnellement saillant.
Des Etats comme le Russie, la Turquie, l’Iran, la Chine ou l’Algérie sont passés maître dans ces lynchages organisés qui présentent à la vindicte populaire dans un faux élan social des « déviants à éliminer » sous prétexte de fausse morale. Ils savent orchestrer en meute les messages pour cliver et fracturer les société démocratiques. Malheur à celui dont le nom est repéré comme opposant par une usine à trolls !
Par ailleurs, les nouvelles criminalités numériques : ransomwares paralysant des hôpitaux, cyberattaques sur des infrastructures critiques, fraudes à l’identité à grande échelle… représentent non seulement un coût économique croissant (estimé à plusieurs trillions de dollars annuellement), mais une menace pour la confiance systémique sans laquelle aucune économie numérique ne peut fonctionner.
L’illusion des LLM et l’avertissement de LeCun
Yann LeCun, directeur scientifique de l’IA chez Meta et Prix Turing 2018, a multiplié les mises en garde contre ce qu’il appelle « l’hystérie collective » autour des grands modèles de langage. Pour LeCun, les LLM actuels y compris GPT-4 ou Claude, ne constituent pas une intelligence artificielle au sens plein du terme : ils sont des systèmes de prédiction statistique de tokens, incapables de raisonnement causal, de compréhension du monde physique, d’apprentissage continu et autonome. La comparaison avec la cognition humaine ou animale est, selon lui, non seulement inexacte mais dangereuse : elle crée des attentes irréalistes qui mèneront à une nouvelle décennie de désillusion (un troisième « hiver de l’IA »), et elle occulte les véritables défis techniques non résolus.
Que LeCun ait tort ou raison sur l’horizon temporel, et les avancées de GPT-o3, Claude 3.7 ou Gemini Ultra 2.0 méritent d’être débattues, la mise en garde reste utile : une politique industrielle fondée sur une surestimation des capacités actuelles de l’IA conduira à des déceptions économiques et à des régulations inadaptées. La bulle de l’IA arrive. Car ces sociétés n’ont pas été valorisées à 25 ans de ROI…
Il suffit de voir l’empressement des commerciaux des vendeurs de jetons LLM pour comprendre que le temps du break-even presse. Pour les très gros utilisateurs de Claude Code via API, la facture peut dépasser 500 à 2 000 $ par mois. Les coûts de calcul (GPU, TPU, data centers) sont gigantesques ; Le modèle économique ressemble donc aujourd’hui à celui d’Amazon au début des années 2000 : croissance maximale avant optimisation de la marge. Jusqu’à quand ? Qui restera ?
« Quand la mer se retire on voit ceux qui n’ont pas de maillot » aimait à dire Warren Buffet.
La question sociale : le spectre de la paupérisation revisité ?
La Révolution industrielle et la bombe sociale
La Révolution industrielle anglaise a failli être détruite par ses propres contradictions sociales. La concentration du capital industriel, la destruction des métiers artisanaux traditionnels (les luddites ne cassaient pas les machines par bêtise, mais par désespoir rationnel face à leur remplacement), les conditions de travail inhumaines des premières manufactures, ont produit une paupérisation ouvrière documentée par Engels et Marx. La violence sociale qui en a résulté : émeutes, chartisme, organisation syndicale, grèves, a contraint les élites économiques et politiques à négocier : lois sur les fabriques, droit syndical, sécurité sociale bismarckienne, puis Front Populaire en 1936 en France, État-providence d’après-guerre.
En d’autres termes, la Révolution industrielle n’a survécu à elle-même que parce qu’elle a été contrainte de partager ses gains. La redistribution n’était pas une aumône : c’était la condition de sa pérennité politique.
La révolution digitale face à sa propre contradiction sociale
La Révolution digitale est-elle structurellement semblable ? Les ressemblances sont frappantes. L’automatisation détruit des emplois routiniers (caissières, comptables, juristes junior, chauffeurs routiers menacés par l’autonomie) avant de créer des emplois nouveaux dont la localisation et les qualifications requises diffèrent radicalement de ceux qui disparaissent. L’effet de redistribution est, à court terme, fortement inégalitaire : la valeur créée se concentre dans quelques entreprises (les GAFAM représentaient fin 2024 plus de 25% de la capitalisation du S&P 500) et dans quelques métropoles mondiales.
Cependant, des différences importantes existent. La destruction d’emplois de la Révolution industrielle concernait des travailleurs manuels peu qualifiés qui n’avaient guère d’autres ressources. La destruction d’emplois de la Révolution digitale concerne davantage les cols blancs des classes moyennes éduquées, une catégorie politiquement plus organisée et plus résiliente car elle possède un capital intellectuel et social supérieur. Par ailleurs, la désintermédiation numérique peut, dans certains cas, donner de la puissance à des petits producteurs (artisans sur Etsy, agriculteurs sur des plateformes de circuit court) en leur donnant un accès direct aux marchés.
La variable critique est la vitesse. Si l’automatisation s’étale sur plusieurs décennies, les systèmes d’éducation et de formation pourront adapter les compétences. Ce que je pense.
Mais si elle s’accélère brutalement sous l’effet de l’IA générative, pour certaines taches… le risque d’un choc social non négociable augmente considérablement. La leçon de l’histoire est que les révolutions technologiques non négociées engendrent des contre-révolutions politiques qui les menacent.
L’histoire suggère qu’en l’absence de négociation, les tensions sociales finissent par produire des régimes politiques peu favorables à l’innovation ouverte.
Gouverner la révolution sans la tuer, les obstacles à lever :
La gouvernance de l’IA : entre utopie régulatoire et laissez-faire irresponsable
L’Union européenne a adopté en 2024 l’AI Act, première tentative de régulation systémique de l’intelligence artificielle fondée sur une approche par les risques. C’est une avancée réelle et une source de tensions réelles avec les acteurs industriels qui craignent un désavantage compétitif face aux entreprises américaines et chinoises moins contraintes. Le défi est celui de toute régulation technologique : arriver assez tôt pour prévenir les dommages, sans arriver si tôt qu’on régule une technologie mal comprise, en inhibant des usages bénéfiques qu’on n’a pas encore imaginés.
Les obstacles institutionnels sont nombreux. Les cycles politiques (élections tous les quatre à cinq ans) sont incompatibles avec les cycles longs de transformation technologique (dix à quinze ans). Les régulateurs manquent d’expertise technique interne. La fragmentation internationale, autrement dit : comment réguler une technologie dont le code est développé en Californie, les serveurs hébergés en Virginie, les données stockées en Irlande et les utilisateurs répartis sur six continents ? pose un problème de juridiction insoluble par les États-nations seuls.
Le défi éducatif
La Révolution industrielle a nécessité la création de l’école publique obligatoire pour former les ouvriers qualifiés dont les manufactures avaient besoin. La révolution digitale nécessite une refondation comparable des systèmes éducatifs, mais avec une difficulté supplémentaire : les compétences requises évoluent plus vite que les curricula, et l’outil même de formation (l’IA) perturbe les méthodes pédagogiques traditionnelles.
Enseigner à utiliser les LLM comme amplificateurs de pensée plutôt que comme substituts à la pensée est la grande question pédagogique de notre époque. Une génération formée à déléguer son raisonnement aux machines sera incapable de corriger leurs erreurs, or les erreurs des LLM sont précisément les plus difficiles à détecter parce qu’elles s’expriment avec la même assurance que les vérités.
La reconstruction d’un espace public délibératif
Si les plateformes numériques actuelles dégradent l’espace public par conception, leurs modèles économiques dépendant de l’engagement émotionnel, il faut inventer des alternatives. Non pas nécessairement réguler le contenu (voie périlleuse pour la liberté d’expression), mais concevoir des architectures d’information qui favorisent la délibération plutôt que la polarisation : algorithmes de diversification plutôt que de confirmation, étiquetage de fiabilité des sources, plateformes de délibération publique sur le modèle des citoyens-assemblées numériques.
Cela suppose une volonté politique que les acteurs dominants du numérique n’ont aucun intérêt économique à soutenir, et que seule une pression régulatoire crédible peut imposer.
Réconcilier innovation et justice
L’obstacle fondamental est peut-être le plus difficile à lever : comment convaincre les populations dont les emplois, les revenus et les identités sont menacés par la transformation digitale que cette transformation est, au bout du compte, en leur faveur ? La réponse honnête est : pas sans redistribution des gains, pas sans filets de sécurité rénovés, pas sans une vision collective suffisamment séduisante pour mobiliser plutôt que désespérer.
La Révolution industrielle a mis cent ans à tenir ses promesses de bien-être généralisé. Une révolution digitale dont les gains resteraient concentrés sur 1% de la population mondiale pendant deux générations ne serait pas seulement injuste : elle serait politiquement insoutenable.
Le scénario McKinsey : Le « Siècle d’abondance » ou « La fin de l’humanité et le dernier homme »
A Century of Plenty
« Nous avons testé la faisabilité d’enrichir chaque être humain d’ici 2100. Notre benchmark : que chaque personne sur la planète vive au moins aussi bien que le citoyen suisse moyen d’aujourd’hui. Cela requiert une économie environ 8,5 fois plus grande qu’aujourd’hui. Les chiffres disent oui. » — McKinsey Global Institute, janvier 2026
Le McKinsey Global Institute a publié en janvier 2026 A Century of Plenty, ouvrage qui stress-teste la faisabilité d’un monde où le niveau de vie de la Suisse actuelle (PIB/habitant d’environ 82 000 dollars) deviendrait la norme mondiale d’ici 2100. La conclusion des auteurs Sven Smit, Chris Bradley, Nick Leung, est que c’est physiquement possible : les ressources en énergie, en alimentation, en minéraux nécessaires existent ou peuvent être développées dans les limites d’une trajectoire climatique à 2°C. La croissance requise (+2,6% par an de PIB mondial par habitant jusqu’en 2100) n’est pas très différente du rythme observé dans les vingt-cinq dernières années.
Ce qui est contraignant, précisent les auteurs, n’est pas physique. C’est dans les cœurs et les esprits. La productivité ne croît pas par accident. Elle requiert des institutions stables, une culture de l’innovation, des investissements dans l’éducation et la recherche, et, l’IA est ici centrale, une diffusion rapide des technologies générales vers tous les secteurs de l’économie mondiale.
Ce qui est plausible
Plusieurs tendances lourdes soutiennent l’optimisme de McKinsey. La diffusion des smartphones a donné à des milliards de personnes dans les pays en développement un accès à des services (bancaires, éducatifs, médicaux) qui étaient hors de leur portée il y a vingt ans. L’effondrement des coûts des énergies renouvelables, par exemple le solaire a baissé de 90% en dix ans, dessine une trajectoire crédible vers une énergie abondante et décarbonée. Les progrès en biologie synthétique et en agriculture de précision dessinent des gains de productivité agricole compatibles avec une alimentation planétaire durable. Et l’IA, combinée à d’autres technologies, pourrait, selon les estimations de McKinsey, ajouter entre 0,5 et 3,4 points de croissance de productivité annuelle d’ici 2040.
Ce qui est réaliste…
Mais l’optimisme habituel de McKinsey s’appuie sur des hypothèses que les six chapitres précédents invitent à scruter avec sévérité.
La première ombre est climatique. Le scénario suppose que la croissance économique peut être découplée des émissions de gaz à effet de serre. Le découplage absolu est encore marginal et technologiquement conditionné. Si les points de basculement climatiques (fonte des permafrost, effondrement des courants thermohalins, dépérissement des forêts tropicales) sont franchis avant que la transition énergétique soit complète, le coût économique des dommages climatiques pourrait annuler une fraction substantielle des gains de productivité projetés.
La deuxième ombre est géopolitique. Un monde fragmenté entre blocs techno-stratégiques antagonistes (États-Unis, Chine, Europe) ne permet pas la diffusion optimale des innovations ni la coopération sur les biens communs mondiaux (santé, climat, cybersécurité). La déglobalisation technologique : cloisonnement des standards, guerre des semi-conducteurs, fragmentation d’Internet en « splinternet » est un scénario crédible qui réduirait significativement les gains potentiels.
La troisième ombre est sociale. McKinsey projette une productivité accrue, mais ne résout pas la question de la distribution des gains. Un PIB mondial multiplié par 8,5 dont 80% de la valeur resterait captée par les 10% les plus favorisés ne constituerait pas un siècle d’abondance pour l’humanité : ce serait un siècle d’opulence pour quelques-uns et de frustration pour le plus grand nombre, avec toutes les instabilités politiques que cela implique.
La quatrième ombre est cognitive. Si les avertissements de Yann LeCun sur les limites actuelles des LLM sont fondés, ou si le prochain « hiver de l’IA » survient après la déception des investissements actuels dans les modèles de fondation, le moteur de productivité central du scénario McKinsey pourrait sous-performer ses projections, décalant les gains d’une génération.
La cinquième ombre est démographique. La quasi-totalité des pays développés connaissent une fécondité inférieure au seuil de renouvellement. Le vieillissement des populations augmente le ratio de dépendance et comprime l’épargne disponible pour l’investissement. La croissance de la productivité devrait donc non seulement compenser la stagnation démographique, mais la dépasser largement pour maintenir une trajectoire ascendante de PIB par tête.
Le choix politique en embuscade
Ce que McKinsey dit avec justesse, et que cet article confirme par un autre chemin, c’est que les contraintes ne sont pas physiques mais politiques et culturelles. Le siècle d’abondance est techniquement possible. Il n’est pas politiquement inévitable.
La Révolution industrielle l’a démontré en négatif : la technologie la plus puissante peut coexister avec une misère de masse pendant des décennies si les institutions ne sont pas conçues pour partager les gains. La Révolution numérique, si elle n’est pas accompagnée d’une refondation des contrats sociaux, d’une gouvernance internationale des technologies de l’information, et d’un investissement massif dans le capital humain et les institutions délibératives, risque de produire un monde de 2100 plus riche en PIB agrégé et plus fracturé en dignité partagée.
Ce que la comparaison des deux révolutions, Industrielle et Digitale & IA, nous enseigne
La comparaison entre Révolution industrielle et Révolution numérique n’est pas un exercice rhétorique. Elle révèle une constante structurelle que Schumpeter, Mokyr et les économistes de la croissance ont chacun aperçue depuis leur angle propre : les révolutions technologiques ne sont ni automatiquement bonnes ni nécessairement pérennes. Elles requièrent un terreau culturel porteur, des institutions adaptatives, une redistribution suffisante pour maintenir leur légitimité sociale, et une pensée collective assez solide pour arbitrer entre les opportunités et les risques qu’elles engendrent.
La Révolution numérique possède des atouts que la Révolution industrielle ne connaissait pas : une vitesse de diffusion sans précédent, une non-rivalité des biens informationnels qui permet théoriquement une diffusion universelle, et des outils d’auto-correction (l’IA elle-même peut contribuer à diagnostiquer les pathologies qu’elle engendre). Elle est aussi confrontée à des risques que la Révolution industrielle n’avait pas à gérer : une capacité de manipulation cognitive à l’échelle de milliards d’individus, une concentration de pouvoir économique dans quelques plateformes qui transcendent les États, et une accélération des inégalités à une vitesse que les institutions politiques traditionnelles peinent à traiter.
Le scénario McKinsey d’un siècle d’abondance n’est pas un rêve irréaliste. C’est une possibilité réelle, conditionnée à des choix politiques que nos démocraties fragilisées devront faire dans les vingt prochaines années. La fenêtre est ouverte. Elle ne le restera pas indéfiniment.
La vraie question n’est pas de savoir si les technologies peuvent produire un monde meilleur. Elles le peuvent. La vraie question est de savoir si nous sommes capables de construire les institutions, les contrats sociaux et les cultures délibératives qui rendront ce monde meilleur accessible à tous plutôt qu’à quelques-uns. C’est, au fond, la même question que posait la Révolution industrielle il y a deux cent cinquante ans. Nous n’avons pas encore trouvé de réponse définitive.
[1] Selon les travaux du McKinsey Global Institute, les flux de données ont contribué davantage à la croissance du PIB mondial que le commerce des marchandises au cours de la dernière décennie. La raison est que les données traversent les frontières instantanément et peuvent être réutilisées à l’infini, contrairement aux biens physiques.
