ABSTRACT
A l’heure où le Pape sort son encyclique sur l’IA (en présence d’un des co-fondateurs d’Anthropic ! )… il était temps que je sorte la mienne !
Sans opposer l’IA à l’amour divin… j’essaie de monter ici pourquoi selon l’intuition de Spinoza à la Renaissance relue par les expériences et théories du neurobiologiste Antonio Damasio, on peut démontrer que l’intelligence humaine est le fruit des émotions, des sentiments et de la culture et non l’inverse.
L’émotion, précède le calcul… et le permet. C’est une réalité neurobiologique.
L’intelligence, une capacité de calcul ?
Depuis l’explosion de l’intelligence artificielle générative, une idée s’est imposée dans une partie du monde technophile dit « transhumaniste » de la Silicon Valley : l’intelligence serait essentiellement une capacité de calcul. Penser reviendrait à collecter des données, les classifier, pour prédire, optimiser. Selon cette vision, les émotions apparaissent comme un bruit archaïque dont il faudrait progressivement se libérer. L’humain rationnel serait celui qui parvient à neutraliser ses affects. Business is business no hard feelings.
Cette vision administrative du capitalisme a certes permis de nombreuses écoles de commerce petites ou grandes mais elle n’a absolument créé aucune nouvelle entreprise… Bref.
L’idée que la raison serait séparée des émotions est ancienne. Elle plonge ses racines dans le rationalisme classique et dans une lecture simplifiée de Descartes et du Cogito : « Je pense donc je suis ». La raison serait pure, autonome et séparée du corps. Les émotions, elles, seraient des perturbations biologiques, des biais, des résidus animaux.
Déjà au Moyen Age, Thomas d’Aquin, à la suite d’Aristote, demandait en substance : comment la raison pourrait elle être pure et séparée des émotions comme le croient les idéalistes comme Platon ? Personne n’a jamais vu le Beau ou le Bien ou le Vrai. Par contre en sentant la rose je peux ressentir la beauté et m’en faire une idée, en voyant l’injustice je peux réagir et forger des lois morales ou civiles, et le simple fait de parler suppose que mon interlocuteur et moi pensions qu’une vérité commune existe sans que son accessibilité immédiate soit possible. Pas de raison sans émotions. La sensibilité est la condition de la pensée. Nul ne peut s’évader du monde pour être un pur esprit.
Les travaux du neurobiologiste Antonio Damasio ont profondément bouleversé la représentation idéaliste d’un raison coupée des émotions. Celui-ci montre dans son livre Spinoza avait raison pourquoi l’intelligence rationnelle dépend des émotions et non l’inverse. « Descartes a instauré la grande coupure entre le corps et l’esprit ; Spinoza, à la même époque, les a réunis et, surtout, a su voir dans les émotions le fondement même de la survie et de la culture humaines. »
Damasio montre que l’intelligence rationnelle ne précède pas les émotions : elle en dépend structurellement. Ce n’est pas une question philosophique mais biologique.
Le cerveau ne pense pas sans le corps
Dans L’Erreur de Descartes, Damasio récidive ! Il étudie des patients ayant subi des lésions dans certaines zones du cortex préfrontal. Leur logique reste intacte. Ils savent résoudre des problèmes abstraits, manipuler des concepts, raisonner formellement. Pourtant leur existence devient souvent catastrophique : incapacité à choisir, désorganisation, faillites personnelles, décisions absurdes.
Pourquoi ? Parce qu’ils ont perdu le lien émotionnel avec les situations vécues. Ils peuvent analyser infiniment les options possibles, mais plus rien n’a de poids affectif. Rien ne leur apparaît spontanément préférable ou dangereux.
Dit autrement : sans émotion, la raison s’égare.
Damasio montre que le cerveau humain fonctionne grâce à des « marqueurs somatiques » : des signaux émotionnels issus de l’expérience corporelle qui orientent l’attention, hiérarchisent les priorités et permettent de décider rapidement dans un monde complexe.
L’émotion n’est donc pas l’ennemie de la raison. Elle est ce qui rend la raison opérationnelle et ce qui l’oriente.
L’illusion technophile : pourquoi le calcul n’est pas l’intelligence
Une partie du discours contemporain sur l’IA repose sur une confusion majeure : celle entre puissance de calcul et intelligence humaine. La course à la capacité de calcul actuelle se trompe de combat. Les LLM ne seront jamais que de magnifiques puissances d’interprétation de données mais elles ne sont pas l’intelligence humaine ou celle qu’on trouve dans le vivant des arbres aux insectes sociaux en passant par les sociétés animale ou humaines. Une « intelligence naturelle » faite de choix successifs compilés dans tout vivant, d’homéostasies complexes, de groupes de cellules et d’organismes, depuis le commencement de la vie sur cette terre et dont le retro-engineering est impossible (voir L’ordre étrange des choses de Damasio et L’univers bactériel de la biologiste américaine Lynn Margulis). Pas faute de capacité de calcul mais à cause de sa nature.
Les grands modèles linguistiques impressionnent parce qu’ils manipulent des milliards de corrélations statistiques. Ils produisent des textes cohérents, résolvent des problèmes, imitent parfois la créativité. Beaucoup en concluent que l’émotion serait secondaire, voire inutile.
Mais cette vision oublie une chose essentielle : chez l’humain, l’intelligence est née du vivant.
Notre cognition s’est développée non pour résoudre des équations abstraites, mais pour préserver l’organisme, maintenir l’équilibre biologique, anticiper le danger, créer du lien social, protéger les proches, désirer, aimer, craindre, transmettre.
L’intelligence humaine est inséparable de l’homéostasie pour Damasio, ces systèmes en équilibre, autorégulés, qui permettent la vie des vivants (ex : la pression artérielle, la température du corps, le rythme des battements de notre coeur…). Elle dépend de ce besoin fondamental du vivant de persévérer dans son existence. Les sentiments sont la clé de notre système d’autorégulation.
La différence entre l’IA et l’intelligence humaine n’est pas anecdotique : elle structure la nature même de la pensée.
Les émotions réduisent la complexité du réel mais surtout l’orientent humainement
Les technophiles imaginent souvent qu’un esprit parfaitement rationnel analyserait toutes les variables avant de décider. En réalité, un tel esprit serait paralysé. Le monde contient une infinité d’informations. Pour agir, il faut simplifier. Or ce sont précisément les émotions qui effectuent ce tri.
La peur focalise l’attention sur le danger. Le désir oriente vers des buts vitaux. L’empathie permet de comprendre autrui et de se mettre à sa place. La honte ou l’honneur régulent les interactions sociales. L’enthousiasme favorise l’exploration. Un appel intérieur permet l’oeuvre d’art, le cri de rage qui engendre une révolution ou la prière.
Les émotions sont des systèmes biologiques de priorisation. Elles ne s’opposent pas à l’intelligence : elles rendent possible l’action intelligente dans un environnement trop complexe pour être entièrement calculé.
Même les mathématiciens, les physiciens ou les philosophes les plus abstraits travaillent à partir d’intuitions émotionnelles profondes : élégance d’une démonstration, beauté d’une théorie, intuition de cohérence, désir de vérité. La cognition nait de l’affect.
Le paradoxe des IA : des machines rationnelles sans existence vécue
Les IA contemporaines peuvent simuler des émotions de manière convaincante. Elles savent reconnaître les affects humains et produire des réponses adaptées. Mais elles ne ressentent rien.
Elles n’ont pas un corps vulnérable. Elles n’ont pas peur de mourir. Elle ne manifestent aucun attachement en dehors d’une obséquiosité hypocrite insupportable. Elle n’éprouvent pas de douleur affective, psychique, corporelle, morale. Elle ne désirent absolument rien et n’aiment personne (même votre chien fait beaucoup mieux !). Elles n’ont absolument aucune expérience intérieure du temps. Elles ne savent rien des émotions de la beauté. Quand à sa sanctification du temps et de l’histoire dans le mythe ou la prière… on en est très, très loin !
Or pour Damasio, la conscience et l’intelligence émergent précisément de cette interaction permanente entre le cerveau et les états du corps. Une machine peut optimiser une fonction. Mais elle n’a pas de monde vécu.
C’est pourquoi la comparaison entre intelligence artificielle et intelligence humaine atteint vite ses limites. Les IA excellent dans certains domaines computationnels, mais elles ne possèdent pas cette architecture biologique où l’émotion donne une valeur aux choses. Et sans celle valeur ressentie de manière vivante et joyeuse (comme nous le verrons avec Spinoza) , il n’y a pas véritablement de sens, d’agrandissement de l’expérience humaine (au moment où on nous nous parle de vie « augmentée » !).
Le grand paradoxe de l’âge transhumaniste
Le paradoxe de notre époque est peut-être là : plus les machines deviennent capables de calcul sophistiqué, plus nous risquons d’oublier ce qui fait la singularité de l’intelligence humaine. La tradition rationaliste imaginait déjà une pensée pure. Les technologies numériques semblent aujourd’hui lui donner une incarnation technique.
Mais les neurobiologistes nous rappellent une vérité plus ancienne et plus dérangeante déjà intuitée par Spinoza: nous ne pensons pas malgré notre corps, nos émotions et nos sentiments. Nous pensons à partir d’eux. La rationalité humaine n’est pas un logiciel flottant au-dessus du vivant. Elle est une élaboration fragile issue des émotions, de la mémoire incarnée, du désir et de la vulnérabilité.
L’intelligence n’est pas née de la rationalité, dans les mathématiques (ou le management consulting !), elle est née de la nécessité de vivre. La médecine n’est pas née de la technologie et des sciences médicale mais de la volonté de porter secours et de guérir ses semblables.
Spinoza : les émotions ne sont pas l’opposé de la raison
Je me suis intéressé à Spinoza en travaillant et écrivant des livre sur les marranes comme Mémoires juives de Corse.
Dans L’Aventure marrane Yirmiayahu Yovel montre que le marranisme juif a fondé une attitude qui a permis la subjectivité et la modernité philosophique. Baruch Spinoza est le marrane absolu. Cette errance intérieurs et cette posture sont probablement ce qui l’a conduit à être un des fondateurs de la modernité philosophique (écouter ici) .
Damasio considère que Baruch Spinoza avait intuitivement compris, dès le XVIe siècle, ce que les neurosciences découvrent aujourd’hui : l’esprit, le corps, les émotions et la raison sont inséparables. Au point que Damasio lui a consacré un livre entier : Spinoza avait raison.
Pour beaucoup de traditions philosophiques occidentales, les passions troublent la pensée rationnelle. Chez Spinoza, au contraire, les émotions sont des expressions de la vie elle-même. L’être humain est traversé par des affects qui augmentent ou diminuent sa puissance d’exister. La joie, chez Spinoza, n’est pas simplement un plaisir psychologique. Elle est « le passage vers une plus grande perfection,
une augmentation de notre puissance d’agir ».
La tristesse, à l’inverse, correspond à une diminution de cette puissance.
Autrement dit, la joie indique biologiquement et spirituellement que la vie circule mieux en nous.
Damasio voit là une intuition extraordinairement moderne : les émotions servent à réguler le vivant. Elles signalent ce qui favorise ou menace notre équilibre profond, ce que Damasio appelle l’homéostasie.
Au cœur de la pensée de Spinoza se trouve le concept de conatus :
Chaque être tend à persévérer dans son être.
Cette idée fascine Damasio parce qu’elle ressemble à ce que la biologie moderne décrit comme le principe fondamental du vivant : maintenir l’organisme, préserver son équilibre, continuer à vivre. Chez Spinoza, même la pensée la plus abstraite reste enracinée dans ce dynamisme vital.
Une intelligence purement computationnelle pourrait calculer sans jamais éprouver ce besoin fondamental de persévérer, d’aimer, de craindre ou de désirer.
Chez Spinoza, la joie n’est pas naïve. Elle est un indicateur ontologique : elle révèle qu’un être devient plus pleinement lui-même. Un enfant qui découvre, un scientifique qui comprend, un artiste qui crée, un ami qui aime : tous éprouvent une forme de joie parce que leur puissance d’être augmente.
Les neurosciences et la psychologie clinique le découvrent autrement : apprendre active les circuits de récompense liés aux émotions, comprendre procure une satisfaction profonde, l’impression de sens réduit l’angoisse existentielle et le chaos intérieur et favorise l’investissement personnel et collectif. La cognition humaine est émotionnellement orientée.
Même la recherche de vérité possède une dimension affective. On ne poursuit pas la connaissance uniquement par calcul, mais parce qu’elle procure une intensification de l’existence.
Une intuition presque mystique
Chez Spinoza, la forme la plus haute de joie devient même une joie de comprendre le réel lui-même : la célèbre béatitude. Plus nous comprenons les causes qui nous déterminent, moins nous sommes esclaves des passions tristes, et plus nous accédons à une joie active.
Damasio retrouve là une intuition neurologique remarquable : la conscience apaisée n’est pas l’absence d’émotion, mais l’intégration harmonieuse des émotions dans une intelligence du vivant.
La sagesse ne consiste donc pas à supprimer les affects, mais à les transformer en compréhension.
Fin de mon encyclique marrane !
