Le Livre, un bien culturel sans lequel il n’est pas de démocratie. Pourquoi l’Etat doit en réguler la vente en ligne.

J’ai été pendant plusieurs années éditeur des éditions d’art roman Zodiaque (photo), La référence sur le sujet, crées par Dom Angelico Surchamps qui m’a appris ce métier ainsi que la photo d’architecture. Nous possédions un imprimerie et j’ai participé à passer de la linotype au plomb au numérique. Des presses Heidelberg aux groupes quatre couleurs offset. Des plaques de cuivre au scanner de photogravure. Cest ainsi que je suis tombé dans le digital… Il y a 40 ans… l’âge des chemins.

Collection La nuit des temps, toute l’Europe romane du 12eme siècle

J’ai conçu fnac.com en 1998, et… au siecle suivant… aidé Le Furet du Nord, Decitre, Gilbert Joseph, le Syndicat des libraires indépendants à monter leurs activités de vente en ligne et en librairies…

En parallèle j’ai écrit 15 livres comme auteur, chez Denoël, Plon, Lemieux, Bourin ou le Cherche-midi. Je me suis fait des amis et aucun n’a été inutile il me semble.

Sans les libraires rien de tout cela n’aurait été possible.

Pourquoi le livre ?

Au début de Règles pour le parc humain (Mille et une nuits, 2000), en reponse a la Lettre sur l’humanisme de Heidegger, le plus grand penseur allemand, Peter Sloterdijk, résume tout ce que je crois du livre :

« Les livres, observa un jour le poète Jean Paul, sont de longues lettres adressées à des amis ». On ne saurait définir avec plus d’élégance la caractéristique et la fonction de l’humanisme : il est, dans sa quintessence, une télécommunication, une façon de créer des amitiés à distance par l’intermédiaire de l’écriture.

Ce que Cicéron a appelé humanitas est l’une des conséquences de l’alphabétisation. Depuis que la philosophie existe en tant que
genre littéraire, elle recrute ses partisans par des écrits contagieux sur l’amour et la sagesse. Elle n’est pas seulement un discours sur l’amour de la sagesse – elle a pour but de susciter cet amour. La raison pour laquelle la philosophie est restée virulente depuis ses débuts, il y a plus de 2 500 ans, tient à sa faculté de créer des amitiés par le texte. Elle s’est transmise de génération en génération, telle une lettre-relais, en dépit des erreurs de copie,
et peut-être même grâce à elles, captivant copistes et interprètes. Le maillon le plus important de cette chaîne de correspondance a sans doute été la réception par les Romains de la missive des Grecs. Car ce n’est qu’à partir du moment où les Romains se sont approprié le texte grec que celui-ci est devenu intéressant pour l’Empire et, par delà la chute de l’empire romain d’Occident, accessible à la future culture européenne. Les auteurs grecs auraient certainement été étonnés s’ils avaient su quels amis répondraient un jour à leurs lettres.
Que ceux qui expédient des messages ne soient pas en mesure de prévoir qui en seront les réels destinataires fait partie des règles du jeu de la culture écrite. Les auteurs s’embarquent dans l’aventure, pourtant, et mettent en circulation leurs lettres à des amis non identifiés. Sans la codification sur des rouleaux de papier transportables, jamais ces courriers que nous appelons la tradition n’auraient pu être envoyés. Et sans les lecteurs grecs qui les aidèrent à déchiffrer les missives en provenance de Grèce, jamais les Romains n’auraient pu se lier d’amitié avec
leurs expéditeurs. Une amitié à distance suppose donc d’une part les lettres elles-mêmes, et d’autre part des distributeurs et des interprètes. »

Un livre n’est donc pas un objet comme un autre il participe au processus de culture et d’humanisation. Un processus à la fois émotionnel, empathique, amical et de construction et de transmission des sociétés humaines.

Un marché pas comme les autres


Il existe des marchés où la loi de l’offre et de la demande peut s’appliquer de manière liquide, sans canalisations ou règles particulières. Le livre n’en fait pas partie.

Un roman, un essai, un recueil de poésie ne sont pas des biens interchangeables comme des biscuits, du shampoing ou du pétrole. Ce sont des vecteurs d’idées, des outils de formation de la pensée critique, des instruments de transmission culturelle entre générations comme le montre Sloterdijk.


Cette conviction profonde a conduit la France à bâtir, depuis plus de quarante ans, un cadre législatif protecteur pour le livre.

– La loi Lang de 1981 en a posé la première pierre en instituant le prix unique du livre. avec une remise maximale de 5 %. L’objectif était alors de mettre fin à la guerre des prix pratiquée par la grande distribution, qui menaçait à terme l’existence même des librairies indépendantes.

– Plus récemment, en 2023, la loi Darcos a prolongé cette logique à l’ère numérique en imposant aux plateformes internet une redevance minimale de 3 euros pour tout achat de livre inférieur à 35 euros…

– … Une disposition que le Conseil d’État a confirmée le 13 mai 2026, en déboutant Amazon.


Ces décisions ne relèvent pas du protectionnisme archaïque mais une pensée cohérente : le livre appartient à la catégorie particulière des biens culturels. Il mérite des protections que le marché seul ne peut pas lui garantir.

La diversité éditoriale : un écosystème fragile d’idées et d opinions


Pourquoi la diversité du marché du livre est-elle si cruciale ? Parce que comme tout marché livré à lui-même celui-ci converge naturellement vers les best-sellers. Les algorithmes de recommandation d’Amazon massifient leur resultats et conseillent des ouvrages similaires à ceux déjà commandés.

Nous voici enfermés dans des bulles de confirmation ne mettant en avant que les titres et les auteurs déjà populaires qui finissent par bégayer.

Or sur les 309 millions d’exemplaires vendus en France en 2025 pour 3,9 milliards d’euros. Les best-sellers ne représentent qu’une infime partie du marché. L’immense majorité des titres ne figure dans aucune liste de meilleures ventes. Ce sont des essais pointus, des premiers romans, des ouvrages de sciences humaines, des livres de philosophie ou de poésie, des traductions d’auteurs étrangers peu connus. C’est précisément cette longue traîne qui fait la richesse d’un marché éditorial vivant, qui fait circuler des idées nouvelles, qui permet à un auteur contemporain de trouver ses lecteurs sans disposer du budget marketing de Coca Cola.

– En France, le secteur de l’édition réalise 48 % de son chiffre d’affaires grâce aux 10 000 titres les plus vendus (sur plus de 780 000 titres commercialisés), et 20,8 % de son chiffre d’affaires avec les 1 000 titres les plus vendus.  (SGDL)

– Aux US… même combat ! en 2020, 98 % des livres publiés sont vendu à moins de 5 000 exemplaires.

La différence est dans ce qui survit en dehors : en France, la régulation permet à la « longue traîne » des 780 000 autres titres d’exister et de trouver des lecteurs via les librairies indépendantes. Aux États-Unis, sans ce filet, la concentration sur les blockbusters est plus brutale, et les titres du milieu disparaissent faute de visibilité et de distribution.

Les librairies physiques françaises, avec leurs tables, 6 000 à 10 000 titres, permettent une découverte beaucoup plus large d’auteurs, de genres littéraires, d’idées. Le libraire fait office de passeur, de guide, de prescripteur éclairé. Il ne vent pas que des « nouveautés ».


La librairie indépendante donc est le maillon essentiel de cette chaîne. Elle crée du lien entre un territoire et sa vie intellectuelle. Lorsqu’une librairie ferme, c’est tout un tissu culturel local qui s’effrite, il reste les assureurs et des banques ou plus rien.

France versus États-Unis : deux philosophies du livre


La comparaison entre le marché du livre américain et le marché français est éclairante. Aux États-Unis, aucune loi sur le prix unique, aucune redevance sur la livraison en ligne. Le résultat est sans appel : New York, métropole de plus de huit millions d’habitants, ne compte plus que 60 librairies indépendantes, contre 360 dans les années passées (source Libé). La ville la plus intellectuelle d’Amérique a vu les trois quarts de ses librairies disparaître sous la pression conjuguée d’Amazon et des grandes chaînes.
En France, grâce à la régulation, le réseau tient :

– 3 000 librairies indépendantes maillent l’Hexagone. La part de marché des librairies physiques a reculé : de 29,2 % à 22,9 % entre 2002 et 2022.

– Les GSC ou Grandes Surfaces Culturelles (Fnac, Cultura…) pèsent 29,9% du marché contre 24,5% il y a dix ans.

– Amazon apparu sur le marché francais en 1999 ne représente que 12 % à 15% des ventes de livres. Aux US, Amazon représente environ 50 % de toutes les ventes de livres imprimés aux États-Unis, soit quelque 300 millions d’exemplaires vendus chaque année.


Le modèle américain illustre ce que produit un marché du livre entièrement livré aux forces économiques pures : une concentration autour des blockbusters, une polarisation entre grandes enseignes et géants du numérique, et la disparition progressive des espaces intermédiaires où s’élaborent les goûts, où se débattent les idées, où se découvrent les auteurs de demain.

La circulation des idées, juste un enjeu démocratique


Derrière la question économique se cache un enjeu démocratique fondamental. Une société où ne survivent que les livres qui se vendent par centaines de milliers d’exemplaires « vus a la télé » est une société pauvre intellectuellement. La diversité éditoriale est la condition de la pluralité des opinions, du débat contradictoire, de l’emergence d’idées « out of the box » ou marginales mais vitales. Une forme de luxe de l’esprit.
L’histoire des idées est peuplée d’ouvrages qui ne furent pas des best-sellers à leur parution mais qui ont transformé durablement la pensée. Des révolutionnaires, des club de valeureux timides, des trajectoires insolites et tellement inspirantes.

Ces livres ont besoin d’un marché qui leur laisse une chance d’exister, d’être distribués, d’être mis en avant par des libraires convaincus.

Le marché non régulé ne leur offre pas cette chance.

C’est pourquoi le Conseil d’État a eu raison de valider la loi Darcos en reconnaissant que la tarification minimale des frais de livraison pour « préserver la densité du réseau de détaillants du livre sur le territoire français et de développer la diversité des acteurs de la vente en ligne de livres. »

Il y a une ironie apparente à défendre la liberté de la pensée en soutenant la régulation d’un marché. Mais cette ironie est superficielle. Ce sont précisément les mécanismes de régulation :  prix unique, redevance sur la livraison en ligne, soutien public aux librairies, qui permettent à des milliers d’auteurs d’exister, à des millions de lecteurs de découvrir des livres que les algorithmes n’auraient jamais mis sur leur chemin, et à la démocratie culturelle de fonctionner réellement.


Réguler, c’est choisir délibérément que la culture ne soit pas soumise uniquement aux lois du profit, c’est un choix de civilisation.

Et pour finir avec Sloterdijk :

« Si l’on parle aujourd’hui en allemand des choses humaines, c’est en grande partie grâce au fait que les Romains ont reçu les écrits rédigés par les maîtres grecs comme des lettres à des amis d’Italie.
Au vu des conséquences de cette correspondance gréco-romaine à l’échelle historique, la rédaction, l’envoi et la réception des écrits philosophiques revêtent à l’évidence un caractère particulier. Il est clair que l’auteur de ces lettres amicales les envoie dans le monde sans en connaître les destinataires – et même s’il les connaît, il est conscient du fait que son envoi peut aller au-delà, et provoquer un nombre indéfini d’occasions de se lier d’amitié avec des lecteurs anonymes – voire encore à naître. »

Laisser un commentaire