Quelle contribution des révolutions technologiques et de la digitalisation à la « Richesse des Nations » ?

« L’Économie politique, […], se propose deux objets distincts : le premier, de procurer au peuple un revenu ou une subsistance abondante, ou, pour mieux dire, de le mettre en état de se procurer lui-même ce revenu et cette subsistance abondante ; le second, de fournir à l’État ou à la communauté un revenu suffisant pour le service public ; elle se propose d’enrichir à la fois le peuple et le souverain. »
Adam Smith, La Richesse des nations- 1776.

EXECUTIVE SUMMARY

Qui aurait imaginé que les moines cisterciens du XIIe siècle, avec leurs moulins hydrauliques, leurs forges et leur comptabilité de gestion à distance, inventaient sans le savoir les premiers mécanismes du capitalisme, quatre siècles avant les capitalistes calvinistes que Max Weber admirait ? Que les foires de Champagne préfiguraient Amazon Marketplace ? Que la règle de Saint Benoît portait en germe l’éthique du travail de Weber et de la révolution industrielle ?

Cet article traverse 1 000 ans d’histoire économique à travers un prisme inédit : la création de richesse par les technologies comme une histoire des croyances et de la coopération humaine. Des 150 000 moines en réseau de la chrétienté médiévale à la machine à vapeur de Watt, des GAFAM au cloud et à l’IA générative, chaque grande révolution économique a brisé le plafond de la précédente; celui de la vitesse, de l’échelle ou du nombre d’humains bénéficiaires de la richesse commune.

Les données de Maddison le prouvent : le PIB par habitant mondial a été multiplié par 1,7 en 350 ans de renaissance médiévale, par 4,5 en 154 ans de révolution industrielle, par 5,2 en 76 ans de révolution numérique. Et l’IA générative pourrait ajouter à elle seule +7 % au PIB mondial en une décennie, soit ce que les cisterciens ont mis trois siècles à produire.

Mais le vrai sujet n’est pas le PIB. C’est la question que Smith, Hegel et Acemoglu posent chacun à leur façon : qui capte la valeur? qui sont les laissés pour compte ? Quelles croyances et idées, religieuses, philosophiques ou technologiques traversent l’esprit humain et décident de la réponse ?

De la Richesse des Nations

Au siècle des Lumières

En plein siècle des Lumières Adam Smith élabore sa théorie sur la division du travail, la concurrence sur le marché et l’idée que l’intérêt individuel converge vers l’intérêt commun. Selon sa « main invisible du marché » sorte de providence économique laïque, si le boucher me taille un steak c’est par pur égoïsme et pour son propre profit mais sans le savoir il concourt au bonheur collectif du marché. Quelques années plus tard en 1807 dans sa Phénoménologie de l’Esprit Hegel élabore une philosophie de l’histoire (en fait une théologie) dans laquelle l’auto- accomplissement de l’Esprit et de la Raison dans l’histoire est l’Esprit qui mène l’histoire à son accomplissement et à sa réconciliation (pour ne pas dire sa Rédemption).

Cette pensée des Lumières a probablement fertilisé le passage d’une économie fondée traditionnellement sur l’agriculture à une économie reposant sur l’énergie (vapeur, électricité), les technologies (ex: navette mécanique) et la mécanisation (ex: métier à tisser) déployées par grappes et à grande échelle qui ont permis la production de masse de biens manufacturés par les entreprises si l’on en croit Joël Mokyr. Une richesse qui mettra des siècle et de nombreux conflits sociaux avant de se démocratiser.

La Théorie de l’agir communicationnel d’Habermas décédé récemment synthétise la postérité de cette pensée idéaliste et la Critique de la raison cynique de Peter Sloterdijk, le plus grand penseur allemand à mon sens, en dresse un réquisitoire implacable.

Lumières médiévales

Mais il faut probablement retourner bien avant cela et même avant l’Ethique protestante et l’éthique du Capitalisme de Weber, pour comprendre la Civilisation du Capitalisme.

Le changeur et sa femme, par Quentin Metsys (Louvain en 1466-1530)

Dans mon livre Capitalisme et Christianisme, 2000 ans d’une tumultueuse histoire, j’ai montré qu’il fait peu de doute que la matrice judéo-chrétienne sécularisée dans les Lumières qui ont cru à la raison instrumentale comme à un Dieu ait été une partie de la matrice mentale de ces découvertes technologiques. Après tout les Romains connaissaient la machine à vapeur de Héron bien avant Cugnot… mais les esclaves faisaient bien l’affaire.

Les premières world companies furent monastiques aux 10ème-12ème siècles, de véritables organisations en réseaux de 150 000 moines en Europe pour 73 millions d’habitants, à leur apogée vers 1300, sont les premières sociétés d’égaux effectives. Les moines qui travaillaient sur recommandation de la Règle de Saint Benoit (480) ont diffusé l’hydrologie perdue depuis Rome (moulins à eau, forges, viviers maitrise des cours d’eau dans toute l’Europe), la révolution agraire (collier d’épaule, charrue à soc), les techniques agricoles et sciences antiques traduite du latin, une société où on ne pouvait asservir son prochain si l’on voulait vivre selon l’injonction juive du Lévitique centrale au judéo-christianisme, qu’il faut traduire : « aime ton prochain, parce qu’il est comme toi même ». En clair : « Il a les mêmes droits que toi, tu en es responsable ». Un axiome qui est la matrice fondamentale de l’Occident, partagée avec les stoïciens (Epictère, Marc Aurèle… mais qui ne deviendra jamais effectif dans la société gréco-romain fondée sur l’es ‘énergie humaine).

Cluny, autonome de Rome et hors du monde (« privilèges exhorbitants », ex-orbitu), fondée en 909 devenu rapidement un empire économique à l’échelle du monde médiéval. A son apogée en 1109 -mort de Hugues-abbé, Cluny est à la tête de 1184 maisons, dont 883 en France, 99 en Allemagne et en Suisse, 54 en Lombardie, 31 en Espagne et 44 en Angleterre? A la tête d’un empire économique immense qui domine le commerce de la laine du nord de l’Ecosse au sud de l’Italie d’alors. Cluny devient la première world company européenne.

Thibauld II, Comte de Champagne, écoute attentivement son ami Bernard de Clairvaux et suit ses conseils. : « Ouvre généreusement tes greniers aux pauvres dans les périodes de famine, Visite les hôpitaux, renonce au luxe » en échange Thibault comble de bienfaits le monastère de Clairvaux, qui lui doit sa reconstruction en 1135. Cîteaux forte de ses 525 abbayes en de leurs fermes de l’espagne au bout de l’Allemagne, du nord de l’Angleterre à la Sicile en passant par la Suède le Danemark et l’Italie devient la seconde world company européenne.

Les cisterciens représentent probablement 50 à 60 % de cette contribution monastique totale à leur apogée (1150–1300), concentrée dans la production directe, agriculture, métallurgie, commerce lainier. Les bénédictins classiques représentent 25 à 30 %, surtout dans les régions méditerranéennes et dans les premières phases de défrichement. Les clunisiens contribuent pour 10 à 15 %, davantage par leurs effets de réseau, leur rôle dans le pèlerinage et l’artisanat d’art que par une production agricole directe.

En termes sectoriels, les cisterciens dominent trois filières au 13eme siècle. Dans la laine anglaise, les abbayes de Fountains, Rievaulx, Tintern, Furness contractent directement avec les marchands italiens, les Bardi et les Peruzzi de Florence avancent des sommes considérables sur les récoltes futures, créant de fait un marché à terme de la laine un siècle avant ce qu’on appelle les débuts du capitalisme marchand. Dans la métallurgie du fer, les forges hydrauliques cisterciennes de Bourgogne, du Pays de Galles et de Westphalie préfigurent les logiques industrielles. Dans l’hydraulique agricole, leurs réseaux de canaux et d’étangs transforment des marécages en terres fertiles dans toute l’Europe du nord.

Ce qui rend les cisterciens historiquement exceptionnels n’est pas leur piété ni leur austérité, c’est qu’ils ont inventé, sans le nommer, plusieurs mécanismes fondamentaux du capitalisme organisationnel : la standardisation des procédés, la comptabilité de gestion à distance, le financement anticipé de la production, et la réinjection systématique des surplus dans l’outil de production plutôt que dans le prestige, la « maladie de la pierre » qui tue les monastère et les sculptures clunisiennes (art roman). Quand Max Weber cherche les racines du capitalisme dans la théologie protestante, il passe à côté de ces moines bourguignons du 12eme siècle qui l’avaient précédé de quatre cents ans.

Evidement il faut ajouter à ce levier idéologique et technologique influençant les âmes et la production de richesse, l’essor des des villes comme autant de nouvelles places de marché de commerce interconnectées (première globalisation européenne), la démographie de l’Europe et ses effets de seuil.

Entre 1000 et 1300, la population des grandes villes européennes double et parfois triple : Venise, Florence, Paris, Bruges deviennent de véritables centres d’échange. Les foires de Champagne (XIIe–XIIIe siècle) créent un marché européen quasi-intégré pour les draps flamands, les épices orientales, les métaux allemands. La lettre de change et les premières formes de crédit apparaissent, réduisant les coûts de transaction.

Entre l’an 1000 et 1500, les Juifs d’Europe qui sont légalement exclus de la quasi-totalité des activités économiques « normales » : interdits de posséder des terres dans la plupart des royaumes, exclus des guildes artisanales, des corporations marchandes chrétiennes, de la plupart des métiers manuels, jouent un rôle économique sans proportion avec leur nombre ( environ 1 à 2 % de la population européenne) précisément parce que ces contraintes les poussent vers les niches que personne d’autre ne peut ou ne veut occuper.

L’apport le plus direct et le mieux documenté est le crédit. L’Église catholique interdit l’usure, le prêt à intérêt — à tous les chrétiens jusqu’au XIIIe siècle au moins. Cette interdiction crée un vide économique considérable dans une économie en pleine expansion commerciale : les marchands, les seigneurs, les rois ont besoin de liquidités que personne ne peut légalement leur fournir. Les Juifs, non soumis à cette interdiction canonique, occupent ce vide.

Le résultat est une spécialisation forcée mais structurellement indispensable. Dans des centaines de villes européennes, les prêteurs juifs financent les croisades, les campagnes militaires des rois, les investissements des marchands. Philippe Auguste en France, Édouard Ier en Angleterre, les empereurs germaniques, tous recourent massivement au crédit juif. Les Tables de prêt juives sont les premières institutions de crédit organisées en Europe occidentale.

Cette spécialisation produit des innovations financières importantes. Les Juifs développent très tôt des instruments de crédit sophistiqués : lettres de change, dépôts, transferts à distance — qui préfigurent les techniques bancaires italiennes du 13eme siècle. Le réseau transnational des communautés et familles juives, de Bagdad à Tolède, de Mayence à Cracovie, permet par compensation des transferts de fonds sur des distances et dans des délais impossibles pour les marchands chrétiens de l’époque. C’est le premier réseau financier paneuropéen, fondé sur la confiance communautaire et le droit rabbinique comme garantie contractuelle.

L’apport intellectuel est peut-être aussi important que l’apport économique direct. Les traducteurs juifs, notamment à Tolède au 12eme siècle, dans le cadre de la Translatio studiorum — jouent un rôle décisif dans la transmission des savoirs grecs et arabes vers l’Europe latine. Ils traduisent Aristote, Avicenne, Al-Kindi, Averroès — les textes philosophiques, mathématiques et médicaux qui vont fertiliser la révolution scolastique et, indirectement, la révolution scientifique.

Dans le domaine spécifiquement économique, les mathématiques arabes : algèbre, système décimal, chiffres arabes, arrivent en Europe largement par des intermédiaires juifs qui maîtrisent simultanément l’arabe, l’hébreu et le latin. Fibonacci, qui popularise le système décimal en Europe avec son Liber Abaci (1202), a appris les mathématiques arabes à Béjaïa (Algérie actuelle), une ville kabyle où la communauté juive était le principal vecteur de transmission des techniques commerciales.

Shlomo Goitein, l’historien des archives de la Geniza, et plus récemment Maristella Botticini et Zvi Eckstein (The Chosen Few, 2012) ont montré que la valorisation rabbinique de l’alphabétisation, investissement humain massif dans un monde où 95 % de la population est analphabète, explique la surreprésentation des Juifs dans les activités économiques à haute valeur informationnelle : commerce, finance, médecine, droit. Ce n’est pas une explication ethnique ou religieuse au sens mystique, c’est une explication institutionnelle : une communauté qui investit massivement dans le capital humain produit des rendements économiques supérieurs dans une économie d’information.

Financiers, marchands transnationaux, intellectuels comme Rachi en Champagne ils forment des réseaux de confiance et le savoir : exactement les trois piliers de l’économie numérique du 21eme siècle


Entre l’an 1000 et 1350 (Grande Peste qui détruit le tiers de la population, européenne), le PIB par habitant européen passe d’environ 400 $ à 700 $, presque le double 350 ans.

En parallèle à partir du 12eme siècle, les foires de Champagne, notamment à Troyes et Bar-sur-Aube, deviennent l’un des grands moteurs économiques de l’Europe médiévale. Carrefour entre les régions textiles du nord (ligue hanséatique) et les cités marchandes italiennes tournées vers l’Orient, drainant l’acier d’Allemagne et les cuirs de Cordoue, elles attirent des commerçants de tout le continent. Bien plus que de simples marchés, ces foires favorisent des échanges massifs de marchandises, d’argent et de contrats, faisant émerger des pratiques financières modernes autour des banquiers et changeurs. Toute une économie locale se développe alors autour du transport, du stockage, de l’artisanat et de l’hébergement. Cette prospérité repose aussi sur la sécurité garantie par les comtes de Champagne comme Thibault II l’ami de Bernard de Clairvaux pour protéger les routes commerciales et assurer une justice efficace, créant un climat de confiance rare dans l’Europe de l’époque. Grâce à l’enchaînement des foires tout au long de l’année, le commerce devient presque permanent, assurant une croissance durable du territoire.

Cette première économie monde (Braudel) va basculer vers Venise première cité off-shore au 15ème siècle, Gênes (16ème siècle) qui draine l’or des Amériques, Anvers, Londres et New York au 19ème siècle. Les pays les plus riches vers 1500 sont les Pays-Bas (~761 $) et l’Italie du Nord (~1 100 $, notamment les cités-États comme Venise, Florence, Milan). L’Italie est alors la région la plus prospère d’Europe; ce n’est pas un hasard, c’est le cœur de la Renaissance et des cités Etats du capitalisme marchand. L’Angleterre est estimée à ~714 $, la France à ~727 $, l’Espagne à ~661 $, le Portugal à ~606 $. L’Europe centrale et orientale est nettement plus pauvre : entre 400 et 500 $ selon les régions.

Amazon Marketplace n’est que le modèle accéléré des places de marché médiévales et des grandes places financières mondiales depuis le Moyen Age.

Lumières de la pensée, Révolution industrielle et PIB

On m’objectera facilement que le PIB n’est pas le meilleur indicateur de bonheur d’une société. Et c’est vrai. De nombreuses société ont mis en tête de leurs valeurs « l’éducation » comme la société juive (limoud qui a donné « Talmud ») ou la « culture » grecque (paideia qui a donné « encyclopédie »). Les sociétés venues de l’Inde ont été probablement et bien avant les plus hautes sociétés de l’esprit. Pour Rome ou les empires coloniaux la guerre et l’exploitation des richesse mais aussi la transmission du rêve urbain occidental ont été au coeur; Les Etats unis ont réinventé le soft power de la Pax Romana, etc… On invente des technologies, on produit et on vit comme on croit… voici la leçon de l’histoire.

La thèse de Joel Mokyr est que la Révolution industrielle « a été rendue possible par une culture de la croissance propre à l’Europe moderne et consacrée par les Lumières européennes. Les bases en ont été jetées dans la période 1500-1700, qui a vu les premières avancées scientifiques et techniques destinées à nourrir les développements explosifs de la suite. Elle a été favorisée par la fragmentation politique de l’Europe. Celle-ci a créé les conditions d’un « marché des idées » fonctionnant autour de la République des Lettres et assurant à la fois la protection des novateurs hétérodoxes et la circulation de leurs travaux. » la encore la Renaissance produit des idées et la circulation des savoirs mais c’est seulement à la Révolution industrielle deux siècles plus tard que ceux-ci germent et s’épanouissent.

Les juifs vont jour un rôle important dans cette circulation des idées et des capitaux financiers qui sont le réseau sanguin de ce capitalisme en expansion rapide. Expulsés de leurs pays comme les Huguenot ou les calvinistes vers la Hollande lors de la Réforme, ils partent d’Espagne en 1492 et aux siècles suivants.

Anvers est la première grande démonstration du modèle. La ville accueille dès le début du XVIe siècle une communauté de Nouveaux Chrétiens, conversos ibériques, Juifs baptisés de force dont beaucoup pratiquent secrètement le judaïsme. Leur rôle dans l’économie anversoise est documenté avec précision par l’historien Herman Van der Wee. Ces marchands séfarades contrôlent une fraction significative du commerce des épices portugaises : poivre, cannelle, girofle, qui transite par Anvers avant d’être redistribué vers l’Europe du Nord. Ils maîtrisent les lettres de change, les contrats d’assurance maritime, les dépôts bancaires, les instruments financiers qui font d’Anvers la première bourse de commerce permanente du monde, fondée en 1531. La Nieuwe Beurs d’Anvers est le modèle direct de toutes les bourses ultérieures à Amsterdam, Londres, New York.

  • Amsterdam est le cas le mieux documenté et le plus spectaculaire. Jonathan Israel dans European Jewry in the Age of Mercantilism (1985) et Simon Schama dans L’Embarras de richesses ont montré avec précision comment la communauté séfarade d’Amsterdam (environ 2 à 3 % de la population de la ville) joue un rôle disproportionné dans la création du capitalisme financier moderne.
  • Les juifs assurent une partie du financement des infrastructures de la révolution industrielle. Les Rothschild financent les chemins de fer britanniques, français, autrichiens et américains dans les années 1830–1870 en Angleterre est bien documenté. Niall Ferguson dans The House of Rothschild estime que la famille Rothschild finance à elle seule une fraction significative de la construction ferroviaire européenne, l’infrastructure physique sans laquelle la révolution industrielle ne pouvait pas se déployer à grande échelle.
  • L’émigration massive des Juifs ashkénazes d’Europe orientale vers les États-Unis, environ 2 millions entre 1880 et 1914, fuyant les pogroms russes, crée la plus grande communauté juive du monde à New York. Mais avant cette grande vague, une première génération de banquiers juifs d’origine allemande avait déjà transformé Wall Street. Goldman Sachs, fondée en 1869 par Marcus Goldman, invente le commercial paper, le billet de trésorerie, qui permet aux entreprises américaines de se financer à court terme sans passer par les banques traditionnelles. C’est une innovation financière fondamentale qui libère des dizaines de milliards de dollars de capital pour l’investissement industriel américain. Lehman Brothers, fondée en 1850 par des immigrants bavarois, commence dans le commerce du coton avant de pivoter vers la finance. Elle joue un rôle central dans l’introduction en bourse des premières grandes entreprises de distribution américaines : Sears, Woolworth, Macy’s, finançant ainsi la révolution de la consommation de masse qui accompagne la révolution industrielle.

Réseau transnational, capital humain et mobilité vont accompagner cette globalisation des idées, des flux de bateaux, de cables, d’avions… concourant à une colossale explosion de richesse et d’idées, comme le montre Petr Sloterdijk Dans le palais de Cristal, essai sur le capitalisme planétaire.

Le PIB reste un indicateur assez fragmentaire et extérieur du degré de civilisation, de capital intellectuel et d’invention, de bonheur ou de spiritualité. On pourrait a très juste titre lui opposer le degré de liberté des femmes ou le développement artistique et de la production d’oeuvres de l’esprit qui sont bien plus fondamentaux… depuis 36 000 ans à la grotte Chauvet.

Revenons cependant à cet indicateur. J’avais montré dans Capitalisme et Christianisme que la Chrétienté des monastères puis la révolution industrielle liée au Lumières en avait été un puissant accélérateur si l’on se confie aux travaux de PIB sur le temps long d’Angus Maddison.

Données de Maddison Project (université de Groningue). L’échelle logarithmique révèle les taux de croissance relatifs.

Après une baisse due à la lente chute de l’Empire romain ou le PIB/hab. s’écroule de 550 à de 400 $ (en dollars internationaux 1990) le PIB/hab. remonte à 700$ en 1350 à la veille de la Grande peste . Paradoxalement, la mort d’un tiers de la population de 1347 à 1360 provoque un rebond temporaire du PIB par habitant : moins de bouches à nourrir, plus de terres à se partager. L’expansion commerciale vers l’Amérique, l’imprimerie et le début du capitalisme marchand font grimper lentement le niveau de vie de 1500 à 1800. Le PIB/hab. en Europe est autour de 800$ en 1500. Il a donc doublé lors de la Renaissance médiévale en un demi siècle à la veille de la Renaissance.

Mais la rupture spectaculaire se produit à partir de la Révolution industrielle après 1820. En un siècle, le PIB/hab. est multiplié par 3.

Données de Maddison Project (université de Groningue). Echelle linéaire (mise en valeur de l’explosion récente).

Au 20ème siècle Le PIB/hab. part de ~3 000 $ en 1900 et progresse lentement jusqu’en 1913, la « Belle Époque est réelle mais modeste ». Les deux guerres mondiales creusent des fossés brutaux : la Première Guerre ramène le niveau de vie européen en dessous de celui de 1900, la Seconde est encore plus destructrice. En 1945, l’Europe est au niveau de 1913 malgré 45 ans écoulés — deux générations perdues économiquement.

Les Trente Glorieuses (1950–1973) sont la rupture la plus spectaculaire de toute la courbe. En 23 ans, le PIB/hab. triple comme pendant la révolution industrielle. Il passe de 4 500 à 13 700 $. Aucune période comparable dans l’histoire européenne. La reconstruction, le Plan Marshall, la diffusion de la consommation de masse et la paix continentale produisent une croissance annuelle moyenne de ~5 %, sans précédent.

De 1973 à 2005, les chocs pétroliers brisent net la dynamique. La croissance reprend mais à un rythme deux fois plus lent. La réunification allemande (1991), la crise de la dette (1992–1993) et la crise dot-com (2001) créent des paliers visibles. La crise financière de 2008–2009 (-7 % en un an), la double rechute de la crise des dettes souveraines (2011–2013), puis le Covid-19 en 2020 (la plus forte chute annuelle depuis 1945) sont trois murs successifs, suivis à chaque fois d’un rebond. La courbe dépasse 38 000 $ en 2026, soit 13 fois le niveau de 1900 en Europe.

Et pendant ce temps là en Chine, en Inde et en Afrique…

Alors qu’en 1500, le PIB par habitant est à environ 771 à 800 dollars (internationaux Geary-Khamis) en Europe). Le PIB moyen par habitant en Chine, est le même en Inde (~500 $ )ou en Chine. Mais de ~400 $ en Afrique, le niveau de la fin de l’Empire romain en Europe vers l’an 800-1000. La Chine des Ming représente alors environ 25 % du PIB mondial tout comme l’Europe. L’Inde Moghole environ 24 %. Des pôles équilibrés.

Un « Grand Décrochage » se produit entre 1800 et 1913. La révolution industrielle anglaise crée une productivité sans précédent que ni la Chine ni l’Inde ne peuvent reproduire rapidement. L’Afrique stagne. La colonisation européenne détruit les industries locales, la désindustrialisation de l’Inde textile est l’exemple le plus documenté : sa part dans le PIB mondial passe de ~25 % en 1750 à ~4 % en 1900. Et les institutions politiques divergent : l’Europe développe des droits de propriété, des marchés de capitaux et des États capables d’investir dans les infrastructures, pendant que la Chine des Qing et l’Inde colonisée n’ont ni la liberté ni les ressources pour faire de même.

Les Trente Glorieuses propulsent l’Europe et les États-Unis. La Chine maoïste connaît des famines et la Révolution culturelle — son PIB par habitant stagne autour de 600–800 $ pendant trente ans. L’Inde post-indépendance choisit une économie planifiée à la soviétique qui produit la « croissance hindoue », environ 3 % par an, à peine assez pour suivre la démographie.

Deux dates transforment la courbe. En 1978, Deng Xiaoping lance les réformes en Chine : zones économiques spéciales, ouverture aux investissements étrangers, agriculture de marché. En 1991, l’Inde, dos au mur après une crise de la balance des paiements, libéralise son économie sous Manmohan Singh. Ces deux ruptures produisent les deux remontées les plus spectaculaires de l’histoire économique moderne. La Chine passe de ~800 $ en 1978 à ~18 000 $ aujourd’hui : soit une multiplication par 22 en 47 ans. C’est un taux de croissance sans équivalent dans l’histoire humaine à cette échelle de population.

L’Afrique subsaharienne reste la grande anomalie. Son PIB par habitant a certes progressé de ~400 $ en 1500 à ~4 000 $ aujourd’hui; mais il a surtout progressé en valeur absolue, sans réduire l’écart relatif avec les autres. Pire : l’écart s’est massivement creusé pendant la colonisation et ne s’est pas refermé depuis les indépendances. Les raisons sont multiples et débattues : trappe de pauvreté, instabilité politique, dépendance aux matières premières, fuite des cerveaux, dette extérieure… Le résultat est visible : en 2025, un Africain subsaharien moyen vit avec environ 7 % du revenu d’un Américain moyen, contre environ 60 % en 1500.

Une « révolution » digitale ?

La figure hégélienne de la conscience humaine malheureuse, et le mouvement général par lequel la conscience humaine s’élève progressivement vers le Savoir absolu (grâce aux technologies) a puissamment résonné (et raisonné !) dans la Silicon Valley : une économie sous stéroïde de capitaux militaires, de cash des fonds de pensions, d’intelligence universitaire, de rêves grandioses des CEO des grandes firmes (GAFAM) pour partir sur la lune, habiter mars ou créer un homme nouveau (la traduction loupée d’Hegel fut Marx). On ne parle plus de plateformes biface, de big data de cloud mondiaux ou d’intelligence artificielle mais d’Intelligence Artificielle Générale. Le Graal. En réalité, l’aventure humaine réduit à une petite partie de son intelligence

Prenez la simple intelligence naturelle contenue dans n’importe quelle brin d’herbe ou fourmi, fruit de milliards d’années de développement et de coopétition des cellules, d’homéostasies, dont la rétro ingénierie est impossible (Cf Antonio Damasio et son Ordre étrange des choses) et vous comprenez en quelques secondes l’Ubris du projet…

La « Révolution digitale », celle des IA et de l’IAG à venir sont souvent présentés à partir de quelques critères simples comme l’accélération du nombre de données échangées sur la planète. Et en effet, monde génère aujourd’hui une quantité de données proprement astronomique. En 2025, on estime que 181 zettaoctets (ZB) de données ont été créés, copiés ou consommés dans le monde, soit environ 100 fois plus qu’en 2010, et le rythme s’accélère encore.

Statista , IDC Seagate (rapport Data Age 2025), ONU

Analysons maintenant cette histoire des technologies et du PIB depuis les 30 glorieuses.

Le mainframe (1960–1985) : la première mécanisation du travail intellectuel

C’est la révolution la moins visible parce qu’elle s’est faite derrière des portes closes, dans les salles blanches des grandes entreprises et administrations. Le mainframe a fait pour le traitement de l’information ce que la machine à vapeur a fait pour le travail physique : il remplace une tâche humaine répétitive par une machine, paie 100 000 employés, gère les stocks d’un réseau mondial de supermarchés, la comptabilité d’une banque qui auraient mobilisé des armées de comptables et de dactylos. Le mainframe IBM 360 (1964) et ses successeurs réduisent ces coûts de traitement d’un facteur 10 à 100 en deux décennies.

La contribution au PIB est réelle mais difficile à isoler. Les économistes Jorgenson et Stiroh estiment que les investissements en capital informatique expliquent environ 0,3 à 0,5 point de croissance annuelle supplémentaire aux États-Unis entre 1960 et 1985. En Europe, l’adoption est plus lente — les grandes entreprises françaises, allemandes et britanniques s’équipent dans les années 1970, avec un décalage de 5 à 10 ans sur les États-Unis.

Le secteur financier est le cas le plus documenté. La Bourse de New York traite en 1970 quelques millions de transactions par jour, impossible sans mainframe. En 1985, elle en traite des centaines de millions. Cette capacité de traitement a été le socle et la condition technique du développement des marchés financiers mondiaux, dont les effets sur le PIB sont considérables, et ambivalents.

Internet (1993–2000) : la résolution du paradoxe de Solow

Robert Solow écrivait en 1987 : « On voit des ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité. » Dix ans plus tard, les économistes Oliner et Sichel montrent que le paradoxe se résout — non pas parce que Solow avait tort, mais parce que l’internet change la nature de l’impact.

La contribution d’internet au PIB passe par trois canaux distincts :

  • Le premier est la réduction des coûts de transaction. Exemple : trouver un fournisseur, comparer des prix, passer une commande, suivre une livraison. Internet réduit ces frictions d’un facteur 10 à 100 dans de nombreux secteurs. L’économiste Erik Brynjolfsson estime que cette seule réduction des coûts de transaction représente plusieurs points de PIB aux États-Unis sur la période 1995–2005.
  • Le deuxième est la désintermédiation. Des secteurs entiers: agences de voyage, courtiers en bourse, petites annonces immobilières, distributeurs de musique. Pour le PIB mesuré, c’est une destruction de valeur apparente (on ferme des magasins). Mais pour le consommateur, c’est un gain de pouvoir d’achat réel. Ce paradoxe explique en partie pourquoi internet semble moins visible dans le PIB qu’il ne l’est dans la vie quotidienne.
  • Le troisième est la création de nouveaux marchés. Des marchés qui n’existaient pas avant: la publicité ciblée, la livraison à domicile à grande échelle, les services numériques, génèrent de la valeur ajoutée qui entre directement dans le PIB.

Aux États-Unis, la contribution d’internet à la croissance est estimée à 0,5 à 0,8 point par an entre 1995 et 2005 — ce qui explique le « miracle de productivité » américain de cette décennie. En Europe, le même phénomène se produit avec 5 à 7 ans de retard et une intensité moindre, d’où l’écart de productivité visible dans nos courbes précédentes.

Les marketplaces (2000–2015) : la réorganisation du commerce mondial

eBay (1995), Amazon Marketplace (2000), Alibaba (2003), Booking.com, Airbnb, Uber — les plateformes de mise en relation bilatérale représentent peut-être la transformation la plus profonde de la structure économique depuis la grande distribution des années 1970. Leur contribution au PIB est massive mais paradoxale à mesurer.

Côté positif : elles permettent à des millions de petits producteurs et vendeurs d’accéder à des marchés mondiaux sans infrastructure commerciale propre. Mais côté ambigu : les marketplaces captent une fraction de cette valeur sous forme de commissions — entre 5 et 30 % selon les plateformes. C’est un transfert de valeur ajoutée vers les États-Unis qui ne figure dans aucune ligne de la balance commerciale traditionnelle.

La contribution aux gains de productivité est cependant réelle et mesurable. Airbnb a augmenté le taux d’occupation des hébergements touristiques dans chaque ville où il opère. Uber a réduit les temps d’attente et augmenté l’utilisation des véhicules. Amazon a comprimé les marges de distribution d’un secteur entier. L’économiste Jonathan Hall estime que Uber seul a créé l’équivalent de plusieurs milliards de dollars de surplus consommateur annuel aux États-Unis, valeur réelle qui n’apparaît pas dans le PIB.

Les GAFAM (2005–2020) : la captation de valeur à l’échelle planétaire

Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft représentent le phénomène économique le plus important de la première moitié du XXIe siècle — et le plus asymétrique géographiquement.

Leur contribution à la croissance américaine est spectaculaire et bien documentée. Ces cinq entreprises représentent en 2024 environ 25 % de la capitalisation boursière du S&P 500 et contribuent directement à plusieurs points de PIB américain en salaires, investissements et profits. La région de Seattle (Microsoft, Amazon) et la Bay Area (Google, Apple, Meta) ont des PIB par habitant comparables à ceux des pays les plus riches du monde. Les ~800 milliards d’euros annuels qui partent vers les GAFAM et les clouds américains représentent un « trou » dans la courbe européenne. C’est de la valeur que les Européens produisent mais qui n’entre pas dans leur PIB.

Mais c’est leur effet sur la croissance mondiale qui est le plus intéressant économiquement. Les GAFAM ont construit des plateformes à rendements croissants, des écosystèmes où la valeur croît avec le nombre d’utilisateurs, et où les coûts marginaux tendent vers zéro. Un utilisateur européen supplémentaire de Gmail ou d’Instagram coûte à Google ou Meta une fraction de centime, mais génère des données et de la valeur publicitaire qui retournent aux États-Unis.

Le cloud AWS et ses équivalents (2006–aujourd’hui) : l’industrialisation de l’infrastructure numérique

Amazon Web Services, lancé en 2006, est peut-être l’innovation économique la plus sous-estimée des 20 dernières années. Avant AWS, créer une startup technologique nécessitait d’acheter des serveurs, de louer des salles blanches, d’embaucher des ingénieurs infrastructure — un investissement initial de plusieurs millions de dollars. Après AWS, le même projet peut démarrer pour quelques centaines de dollars par mois, en payant à l’usage.

L’impact économique est triple. D’abord, la réduction du coût d’entrée dans l’économie numérique pour des dizaines de milliers de startups qui n’auraient jamais pu exister avant 2006 ont pu se créer grâce au cloud. Airbnb, Slack, Netflix dans leur forme actuelle sont construits sur AWS; la réduction des coûts IT pour les entreprises existantes (1 à 2 % de gains de productivité annuels selon McKinsey): l’effet géographique asymétrique. AWS, Azure (Microsoft) et Google Cloud capturent environ 65 % du marché mondial du cloud.

Le bilan différencié Europe / États-Unis

Sur chacune de ces cinq vagues technologiques, les États-Unis ont capté la majorité de la valeur créée, en profits d’entreprises, en salaires d’ingénieurs, en recettes fiscales. L’Europe a capté une partie des gains de productivité comme utilisatrice, mais très peu comme créatrice.

Les économistes du FMI estiment que cet écart de captation de valeur numérique explique environ 30 à 40 % du différentiel de croissance de la productivité entre les États-Unis et l’Europe depuis 1995. Le reste s’explique par des facteurs structurels : marchés du travail moins flexibles, marchés de capitaux plus fragmentés, culture entrepreneuriale différente, réglementation plus lourde.

Ce qui est certain, c’est que les courbes du PIB que nous avons tracées portent en elles cette histoire : la divergence transatlantique que l’on voit s’ouvrir après 1995 est, pour une large part, l’histoire d’une révolution technologique dont l’Europe a bénéficié sans en être l’architecte.

Peut-on comparer ces trois révolutions technologiques en terme d’histoire longue de l’économie et de contribution à la « Richesse des Nations » ?

En valeur absolue créée, le numérique dépasse les deux autres réunies dans un temps deux fois plus court. La renaissance médiévale multiplie le PIB mondial par ~1,7 en 350 ans, en partant d’une base de ~120 milliards de dollars. La révolution industrielle le multiplie par ~10 en 154 ans. La révolution numérique le multiplie par plus de 10 en 76 ans, mais en partant d’une base déjà immense.

Ce qui change ? La vitesse. Le taux de croissance annuel moyen du PIB par habitant passe de 0,12 %/an au Moyen Âge à 0,9 %/an pendant la révolution industrielle, puis à 2,1 %/an à l’ère numérique. Autrement dit, la révolution numérique croît 17 fois plus vite que la renaissance médiévale et plus de deux fois plus vite que la révolution industrielle. Ce n’est pas seulement une révolution plus grande, c’est une révolution d’un autre régime de vitesse.

On change aussi de périmètre de la mondialisation : La renaissance médiévale concerne principalement l’Europe occidentale, environ 15 % de la population mondiale de l’époque. La révolution industrielle part d’Angleterre, gagne l’Europe et l’Amérique du Nord, soit 25 à 30 % de la population mondiale, mais avec des effets destructeurs sur les autres (colonisation, désindustrialisation forcée de l’Inde, de la Chine). La révolution numérique est la première à être structurellement mondiale : l’Asie du Sud-Est, la Chine, l’Inde, l’Afrique subsaharienne participent à la vague, même si les bénéfices restent très inégaux.

Ces trois révolutions ne sont pas vraiment comparables sur la même échelle parce qu’elles jouent dans des régimes économiques fondamentalement différents. La renaissance médiévale opère dans un monde malthusien où chaque gain est partiellement absorbé par la croissance démographique. La révolution industrielle brise ce plafond en découplant production et population. La révolution numérique brise à son tour le plafond de la révolution industrielle en découplant valeur et matière : un algorithme peut être copié un milliard de fois pour un coût marginal nul, ce qu’aucune machine à vapeur ni aucun moulin cistercien ne pouvait faire.

Quid de l’IA générative en terme d’apport à la « richesse des Nations » ?

Goldman Sachs (2023) estime que l’IA générative pourrait ajouter 7 % au PIB mondial sur 10 ans, soit environ 7 000 milliards de dollars. McKinsey chiffre le potentiel à 2 600 à 4 400 milliards de dollars annuels de valeur ajoutée.

Ces chiffres, s’ils se réalisent, placeraient l’IA générative au niveau de la révolution industrielle en termes d’impact relatif. Si ces promesses se réalisent, on parle d’une décennie, pas d’un siècle. La renaissance médiévale a pris 350 ans pour multiplier le PIB par 1,7. L’IA pourrait faire +7 % en 10 ans.

L’incertitude est en réalité sans équivalent. Nous sommes en 1760, pas en 1870, c’est-à-dire au début de la révolution industrielle, avant qu’on sache vraiment ce qu’elle allait faire. Les économistes sérieux, Daron Acemoglu (Nobel 2024) en tête, sont explicitement sceptiques sur les projections les plus optimistes de Goldman Sachs ou McKinsey.

Nous devons nous rappeler le paradoxe de Solow . Dans les années 1970 et 1980, les ordinateurs personnels semblaient devoir révolutionner la productivité… et pourtant les statistiques ne montraient rien pendant vingt ans. L’explication rétrospective : les entreprises avaient besoin de réorganiser profondément leurs processus, former leurs employés, et modifier leur organisation avant que les gains apparaissent dans les chiffres. L’IA générative pourrait suivre le même schéma de délai de 10 à 20 ans. L’enjeu est clairement la formation, la transformation et la réorganisation.

L’IA générative a le potentiel d’une 4ème révolution comparable ou supérieure aux précédentes — mais nous en sommes au chapitre 1 d’un livre dont nous ne connaissons pas encore la fin. En 1780, personne n’avait prévu l’essor des chemins de fer, des syndicats, de l’urbanisation et de l’État-providence que la révolution industrielle allait engendrer. Les effets de second ordre de l’IA, sur les institutions, la géopolitique, l’organisation du travail, la démocratie, seront probablement aussi surprenants que ceux de la vapeur.

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